Au marché à Pont de Veyle, le lundi 08 juin (Saint Médard) mille neuf cent trente six (Année bissextile).
U marssé a Pon de Vala, lou londi oue zouin (St Médard) mil neu sai traite si
(sazon bissextile).


Déjà dans le temps, tous les lundis, c’était marché à Pont de Veyle. Les fermiers, plutôt les fermières de toutes les communes du canton venaient vendre leur marchandise : les poules dans leurs cages à barreaux de bois et de grillage, toutes leurs volailles, les lapins, les pigeons dans leur filoche, les douzaines d’œufs ; Mais encore leurs fromages de vaches ou de chèvres et dans leur joli panier du marché, la livre de beurre bien arrangée, enveloppée dans des feuilles de papier à beurre, et roulée dans les feuilles de bettes, pour garder la fraîcheur, ou bien les chevreaux, pendant la saison.
D’jà dè lou té, tui lou londi, yéve marssé a Pon de Vala. Leu frémi, pletou leu fremize de tote le kemene du quaiton venivon vèdre io marchèdi : leu voulaille, leu lapin, leu pinson dè io felouche, leu dozainna de joueu ; Mé oncour io froumazou deu vasse don bin deu sievra dè lo byô pani du marssè, la livra de beur ou biai arèja, aivelopô dè de papi a beurou, pi reulô dè de foulye de betta, de gardô la fraicho, don bin leu cabri, paida la sazon.

Ils arrivent dans leurs voitures à cheval, un peu avant neuf heures pour s’installer sur le marché, leurs cages posées par terre, en rangs, leurs paniers posés sur les bancs, préparés pour cela, puis on paie sa place au garde.
Le marché commence à 9 heures, annoncé par la clochette du garde.
Les hommes sont allés dételer leurs voitures au fond du marché et amener leurs chevaux à l’écurie. Le valet d’écurie va dégarnir leurs harnais et les surveiller, pour quelques sous.

Y zarevon dè io vetera a sevô, on p’tion avè neve ore pe s’instalô su lou marssè, yo case pojô pe tara, ai rai, lou pani pojô su leu ban preparô pere sètye, pi on paye sa place u gardou.
Lou marssè quemèsse a neve ore, anoncha pe la clousseta du gardou.
Le zoumou  chont alô déplaye io vetere u fon du marssè pi aimenô io sevô a l’équerie. Lou vôle d’équerie va dégarni leuz atashe, leu survelye, pe côque seu.


Les femmes sont occupées à vendre leurs marchandises pour faire de l’argent pour l’entretien du ménage. Les hommes sont libres pour acheter leurs fournitures, ou bien se retrouver avec les voisins et connaissances.
Le fene son equepô pe vèdre io marshèdi pe fa de seu pe l’ètretin du minnazou. Le zoumou son librou pe assetô yeu frenetere, don bin se retrouvô avoua yeu vazin pi kenessence.

Il y a ici Polite, le fermier de la Ronzière à Cormoranche, Denis du vieux bourg à Grièges, Benoît de la villeneuve à Crottet et Joseph de montaplan à Laiz.
On est au commencement de juin, il fait beau depuis une semaine et il commence à faire chaud.
Ya tye Polite, lou frémi d’la ronzire a Cromaraisse, Deni du vio bore a Greyezo, bena de vela nouva a Croute, pi Zouzè de montaplan a Véllé.
On net u kemaissemai de zouin, na semanna de bravo té è quemèsse a fére sô.

Benoît : Si on allait boire un coup ! On ne va pas rester plantés là, à attendre nos femmes. On rentre au café chez la mère Durand. Salut Claudius ! Apporte donc deux chopines.
Bena : Ch’on alave bare on canon ! Bin sur on va pô de jure pecô tye, a atèdre neutre fene. On rètre u bistrot vé la mére Durand. Salu Clôdius ! Apeurte don dou soupe non.

Polite : Dis donc, Joseph, tu commences bientôt tes foins ?
Polite : Di don, Zouzé, te quemèsse de bin tou té fin ?

Joseph : Pas encore, il faut terminer de sarcler le maïs avant de faucher. Après, il sera trop haut ! Et toi, Benoît, qui es toujours en avance dans ton travail ?J 
Zouzé : Pô oncoure, i fô assuire de sarchliô lo pane avè de seillie. Apré, i chera trô byô !. Pi ta, Bena, que torzo è n’avesso dé tô travô ?

Benoît : Chez nous, on va commencer bientôt. Cette année, on est en avance. On a fini de sarcler le maïs, les pommes de terre sont butées et les betteraves nettoyées. J’ai deux bons valets, çà se connaît !

Bena : Vé no, on va quemèche de bintou. Stè on net’è avèsso. On a assui de sarchliô lo pane, le catrofle son butô, le béterôve son netia. Za dou bon vôle, y se counia !

Polite : Nous, c’est comme d’habitude, on n’est pas en avance. Le grand valet a été malade une semaine, çà ne nous a pas avancé. Mais on va bien y arriver ! Et toi, Denis, où en es-tu ?
Polite : No, ye qu’mè d’abitede, on ne pô ène avèsso. Lo grè vôle a étô malado na semanna, y ne noza pô avèssi. Ma on va bin y arevô. Pi ta Deni, y’on que t’è ne ?

Denis : Chez nous, cette année, on ne fait pas comme on voudrait. Vous savez bien que je vais déménager pour la Saint Martin. Ce qui fait que l’année n’est pas bien bonne ! Il faut toujours compter pour savoir où on en est ! Et puis, les prés de Saône ne sont pas bien fournis cette année. Cà ne va pas faire de gros chars ! Pourvu qu’il fasse bon !
Je vais emprunter pour déménager. Dans d’autres cantons, ils ont installé un Crédit Agricole. Il paraît qu’ils peuvent nous aider quand on a besoin de sous. Peut être bien qu’un jour, y en aura un à Pont de Veyle ?

Deni : Vé no, stè, on ne fa pô quemè on vodre. Vo séte bin que ze va déménaze pe la San Martin. Y fa na sazon que ne pô bena ! Y fô torzo comptô, pe sava yon quon nai ne ! Lou prô de souna son pô biai freni stai. I va pô fére de grousse bortô ! Prevu queu fasse bon !
Ze va aiprontô pe demenaze. Dé d’atro quaiton i zai installô on Crédit Agricole. Y parlons qui pou adie quai ta bezon de seu. Y vindron p’tete de bintou ve no s’installô ?


Polite : Je ne savais pas que tu déménageais pour la Saint Martin. Tu as loué plus large ?
Polite : Ze savô pô que te demenaze pela san martin. Tô amodia ple larzo ?

Denis : Oui ! Je devais relouer. J’ai trouvé un bon domaine bien placé, sur Cruzilles, aux Chambards, le long de la route d’Illiat. Une quinzaine d’hectares. Les enfants grandissent, le plus âgé a 13 ans, l’autre 12 et la fille qui vient derrière. Il faut bien les occuper ! Je ne vais pas en faire des gratte-papiers. Mes gars, ils ne parlent rien que de taper dans un ballon le dimanche. Ils parlent d’un ballon rond comme une prune ou bien allongé comme un noyau de pêche. Il serait bien qu’ils puissent jouer dans le parc du château de Pont de Veyle, il y a de la place et ils ne dérangeraient personne.
Deni
:Oua ! Ze deve reloye. Za trovô on bon dominne su Crezeille, bié placha, u Ssaibard, lo lon d’la rota d’Illiat. Na quinzinna d’ectare. Lou zèfè saizon, lou ple vyo a trej’an, l’atro doze, pi la felye que vin deri. E fô bin lez etyepô ! Ze ne vo pô è fére de grat‘papi. Mou zéfai y parlons rai que de tapô dé on ballon la diominna. Y parlons don ballon ron qu’mè na prena don bin alongea qu’mè on naillon d’pésse. Y s’re biai qui puisson zoille dé lo parc du saté, y a d’place pi sai ne zinne nion.

Benoît et puis Joseph : Si t’as besoin d’un coup de main pour t’aider à charrier, tu nous le dis !

Bena pi Zouzé : S’tô fôta don co de man pe te sarye, te no demaide !

Denis : C’est pas de refus. J’avais bien pensé à vous. Y va me falloir beaucoup de monde pour tout emmener d’un seul coup ! Vous me rendrez bien service.
Deni : Ye ne pô de refu. Z‘ava bin sonja a vo. E va fala byè d’mondo pe to èmenô d’on co ! Vo m’rèdra byè charvisso.

Polite : Le lundi quand il pleut et puis quand il fait mauvais temps, on reçoit toute la pluie sur la tête. A Châtillon, ils ont un marché couvert. Je ne sais pas si on en aura un, un jour. Cà nous ferait pourtant bien plaisir.
Hé ! Benoît, Est-ce que les moissons sont belles chez toi ?

Polite : Lou londi kai y plou, don bin fa mauvé té, on prai tota la ploze su la téta. A Satelion l’ai on marssé couar. On pou pô dere si on ai ara ion, on zor. Sai no fere pertai plazi.
Le masson son brave vé ta Bena ?


Benoît : J’ai de l’orge d’hiver qui est bonne, j’ai bien peur qu’elle verse. L’avoine a manqué d’un peu d’eau. On l’a semée un peu tard. Et voilà un moment qu’on a toujours la bise, çà serre le terrain, mais çà ne pousse pas le blé. Il sera plus lourd.
Bena : Za d’eurzou devar que bena, za biai po qu’i varsse. L’avinna a mècô d’on p’tion d’édye. On l’a fate on p’tion ta. E v’tya on moumè quye torzo la bize, y chare on p’tion lo tarin, mè é possera pô lo blô. I sera ple lor.

Joseph : Moi, je n’ai pas mis d’orge d’hiver. J’en fais au printemps, je l’ai semé tôt avec l’avoine. Il est bien joli pour le moment mais j’ai un carré de blé qui a niellé, il n’est pas beau… S’il ne se refait pas, il ne donnera rien. Ce n’est pas toujours que tout va bien ! Et dis moi donc Denis, tu as changé tes bœufs à la dernière foire de Bourg ?
Zouzé : Ma, ze n’a pô metô d’eurzou devar. Zè n’a fa u renouvè, ze l’a senô dora avoua l’avinna. Le byè brava, pe lo momè. Mè z’a on carou de blô ka nyelô, i ne pô bravo... Si a ne che refa pô, é ne baillera rè. E ne pô torzo que to va biè ! Di me don, Deni, t’ô chèja té boue pe la derire fare de bor ?

Denis : Oui, j’ai vendu les deux gros au boucher et j’en ai racheté deux plus jeunes. Ils vont faire le travail de la même façon. Ils étaient lourds, j’en ai profité pendant que le cours de la viande était haut ! J’ai fait un bon coup. Je suis allé à la foire de Saint Laurent.
Deni : Oua, z’a vèdu leu dou greu u beussi zain’ a rassetô de ple zeunou. I von fare lou travô la méma seuza. L’évon lor, z’en a profitô pèdè que lo co d’la viaida se vè ! Za fa on bon co. Za ari etô a la fare de Sai Lourai.

Polite : Toi, tu sais toujours bien faire ! Moi, je voudrais bien vendre les miens. Il faudra que je trouve un châtron pour appareiller mon taureau. Je l’ai castré il n’y a pas longtemps. Je voudrais le dresser après les moissons. Il pourra labourer pour les semailles, je n’en ai pas bien large à semer.
Polite : Te, sa torzo biai fare ! Ma, ze vodre biai vèdre lou minno. E fôdra que ze treuva on satron pe appareillie mon toré. Ze la castrô y a pô graité. Ze vedra lou dressi apré masson. Y pouron labourô pe l’snaille. Zai n’a pô bye larzo a senô.

Denis : Je voudrais vendre ma pouliche d’un an pour la foire aux chevaux de Montmerle. Je voudrais garder l’autre de deux ans pour la dresser. J’en aurais besoin pour l’année qui vient. Et puis, il faut que j’achète 3 ou 4 vaches de plus pour garnir l’étable où je vais exploiter.
Deni : Ze vodre vèdre ma polena d’é n’è pe la fare dé sevô du Marlo. Ze vodre gardô chlatye de dou z’an pe la dontô. Se n’ara fôta pe l’aplaye l’enô que vin. Pi, e fô que z’assete tra ou quatrou vasse de mé pe garni la buze yon ze va demorô.

Joseph : Les brandons nous ont laissé le vent du nord, s’il souffle jusqu’en septembre, cela peut être bon pour le grain, mais on peut manquer d’herbe. Si les près grillent beaucoup au moins d’août, ce ne sera pas bien bon pour le maïs.
Zouzé : Lou braidon nouj on lacha la bize, sé le cheulye tinqu’a septaibro, e pou étre bon pe lou gran, mé on pou mècô d’arba. Che lou pro grelyon biai u ma d’eu, eu ne seza pô bye bon pelou pane.

Benoît : Il ne faudrait pas que cela fasse comme l’année de la sécheresse. Tout avait grillé jusqu’à fin septembre. Et au mois d’octobre, les pommes de terres avaient toutes pourries ! Il n’y en avait plus une seule ! On a eu toutes les misères pour semer le blé ! Il faut aussi qu’on pense à nos enfants. Pour les grands, il faudrait une plus grande école sur le canton,  à Pont de Veyle avec un car pour les emmener. Il faudrait bien que cela se fasse !
Bena : E ne fôdre pô qu’è fasse quemè l’ènô d’la sessserasse. Y ave to grelya tanqu ‘a fin septaibro. Pi u ma d’octobre, le catrofle on tote peri ! Talamè qu’é y n’ave pô mé. On ave tote le mizére pe senô lo blô ! Y fô ari quon sonze a noutrou zéfai. Pe lou ple grai, yare biai fata d’n’ecoula u quaiton, a Pont de Vala, avoua d’traisport pe lou zamenô. Ii fodre qui n’ai fasson iena !


Polite : Dans nos travaux, c’est le temps qui commande mais comme disait le père Jules, il y a toujours un temps pour tout faire !
Polite : Dé noutrou travô, ye lo té que kemède. Mè quemè racontave mon vazin, lo pére Jule, ya torzo yo on té pe to fére. !

Midi approche. Les femmes ont terminé leur marché, fait la causette avec les autres. En rentrant, avec leurs hommes, elles vont raconter les nouvelles qu’elles ont entendues.
Midi apreusse le fene on assui yo marssé, fa la côzeta avoua le zeutre fene. E rètrè, avoua yeu zoumou, le vai racontô le novale que l’zon équetô.

C’est ainsi qu’étaient ces hommes de la terre qui avaient souvent malheureusement plus d’idées que d’années d’école, mais qui prenaient la vie du bon côté avec beaucoup de bon sens, avec du bon temps et en rendant beaucoup service autour d’eux.

Ye quemè sètye qu’évon chez’omo de la tara qu’avo sovè, maleureuzamai mé d’émo que de sazon d’écoula, mé que prenivon la vya du bon flan avoua biai de bon saisse, de bon té, pi ai biai raidai charvisso lator.